Mars 1802, l'Europe fête enfin le retour de la paix, que l'on croit éternelle, saluée par un te deum à Notre-Dame. Mais elle n'est en fait qu'une trêve. Une trêve consentie par l'Angleterre et le général premier consul Bonaparte, du fait de l'épuisement de l'une et du besoin de temps pour réorganiser ses conquêtes de l'autre.
Mais tout concordait à faire voler en éclat cette pause fragile, « cette halte de quinze mois, un chômage inaccoutumé de l'homicide » ( cf : Léon BLOY in L'Ame de Napoléon ( Mayenne , L'imaginaire/Gallimard, 1983. p.63. ) ).
Les réticences britanniques à accepter une puissance menaçante en Europe pour leurs intérêts politiques mais aussi et surtout économiques. La volonté de briser la domination mondiale anglaise et d'assurer la nouvelle puissance de la France, constamment menacée par les intrigues britanniques.
Et pour cela, il fallait d'abord que Bonaparte ait donné «la paix au peuple français qui, après 10 ans de guerre, la désirait ardemment,[...] consacré les frontières naturelles, dont l'acquisition flattait sans aucun doute la fierté de la nation» ( cf. Albert SOBOUL. La civilisation et la Révolution française . Vol 3 : La France Napoléonienne. Paris , Arthaud, 1983. p.68).
Déjà Bonaparte, en mai 1802, dans un souci de protéger l'industrie française, taxe les produits coloniaux, en fait tous anglais, à 50 % au-dessus des prix des envois des possessions françaises ( SOBOUL op. cit., p.122) . La guerre continue donc de manière indirecte. D'une part Bonaparte à besoin de la guerre pour maintenir et accroître son prestige et celui des Français; des Français tout à fait disposés à soutenir cette guerre et rabaisser l'orgueil des Anglais. D'autre part l'Angleterre ne peut tolérer plus longtemps l'expansion de la République et son dynamisme économique, et surtout veut empêcher le premier consul de consolider son influence sur le continent.
La question de l'échiquier européen, provoque l'inquiétude de Londres devant l'annexion du Piémont, l'occupation de la Suisse et la non-évacuation de la Hollande par les troupes françaises, non prévues dans le traité d'Amiens. Mais alors que les Français avaient évacué les états de Naples et de Rome comme promis, la mauvaise foi britannique paraît évidente à propos de l'évacuation de Malte stipulée par ce même traité, cette île étant la clef de la méditerranée et de la route de l'Egypte.
Enfin dernière «pomme de discorde» franco-anglaise, la question coloniale. Car le renouveau colonial de la France et de ses alliés remet en cause la prépondérance maritime de la Grande-Bretagne. La France devait songer à profiter de la paix pour reconstituer son empire colonial, et tout projet de ce genre devait éveiller chez sa rivale d'incurables défiances. L'Orient surtout est au cœur de cette question, car l'Angleterre ne peut consentir que difficilement à abandonner dans l'Inde des avantages qui font sa richesse et sa sécurité. Mais cette paix a laissé trop de contentieux, trop de rancunes, de peurs, de désirs bridés.
« Vous voulez la guerre. Nous nous sommes battus pendant quinze ans. C'en est déjà trop. Mais vous voulez faire la guerre quinze années encore et vous m'y forcez» (cf. FIERRO (Alfred), PALLUEL-GUILLARD (André), TULARD (Jean).-Histoire et dictionnaire du Consulat et de l'Empire.- Paris : Robert Laffont, 1995. p 65) déclare le premier consul à l'ambassadeur d'Angleterre.
Echanges, tractations diplomatiques, propositions et contre propositions ne mènent à rien car c'est un dialogue de sourds.
Le 16 mai 1803, les relations diplomatiques sont rompues, la paix d'Amiens n'a durée que 15 mois. «En Angleterre, la joie populaire alla jusqu'à l'enthousiasme. Mais l'aristocratie et les classes dirigeantes n'avaient pour cette paix [...] assez de sarcasmes, ni pour le ministère qui l'avait conclue assez de dédain. Aux yeux même du ministre des affaires étrangères d'Angleterre, qui l'avait signée, ce n'était qu'une expérience. Le ministre autrichien Thugut disait après Campo-Formio : «ce n'est qu'une trêve »; un historien anglais dit du traité d'Amiens : «C'était un peu plus qu'un armistice» (Henri PRENTOUT. L'île de France sous Decaen, 1803-1810. Paris : Hachette, 1901, p.6 et 7.) .
La paix d'Amiens rompue, Bonaparte renoue avec les projets de descente en Angleterre déjà lancés en 1798 et 1801. Mais avant de tenter une telle opération, encore faut-il s'assurer au moins provisoirement du contrôle de la Manche. Pour éloigner les Anglais on tente en vain différentes manœuvres de diversion . Et pour cela il faut frapper à la base de la puissance de la Grande Bretagne, là où déjà Bonaparte en 1798 en s'emparant de l'Égypte avait tenté menacer leur prépondérance : Les Indes.
Cependant la situation française n'est guère brillante là bas : en effet, le traité de Paris du 10 février 1763, y avait été désastreux pour la puissance coloniale de la France. Cette dernière renonçait à toutes les conquêtes faites depuis 1749, s'interdisait toute mesure militaire, même défensive et le traité de Versailles du 3 septembre 1783 autorisait seulement un fossé pour l'écoulement des eaux pour la ville de Chandernagor. Les établissements français dans l'Inde, réduits au rôle de comptoirs, étaient une proie facile, rapidement capturés en 1793 lors de la déclaration de guerre entre la France et l'Angleterre. Mais ils continuaient d'exister car rendus par la Grande Bretagne en 1802 avec la signature du traité d'Amiens. Et donc, pouvaient un jour servir à nouveau de base de départ pour une reconquête de l'Inde sur «l'Anglais honni».
Sans doute cette idée n'était pas étrangère au premier consul lorsqu'il décide d'envoyer le général DECAEN, en juin 1802, à la tête d'une division navale en direction de Pondichéry. Mais les moyens ne sont pas suffisants et il doit se replier sur l'Ile de France (actuelle Ile Maurice), abandonnant à nouveau l'Inde à la domination anglaise. Faute de moyens à la mesure de la tâche, l'entreprise a avorté avant même d'avoir réellement commencé. Mais le mythe de la «reconquête» des Indes continue de planer dans l'esprit des généraux français. Par conséquent Bonaparte confirme Decaen dans son poste et le nomme en septembre 1803 capitaine-général des établissements français à l'est du cap de Bonne-Espérance. Un titre qui en dit long sur les ambitions françaises dans la région.
C'est donc dans les Mascareignes que s'échoue le rêve oriental français, en même temps que les troupes françaises éparses, envoyées au compte gouttes par la métropole. Quelles sont ces troupes sur lesquelles la métropole avait, (si jamais elle y a réellement cru), comptée reconquérir l'Inde? Quelles sont leurs états, leurs moyens, leurs envergures ? Ont-elles des caractéristiques qui les démarquent de leurs consœurs de métropole? Comment se sont elles adaptées à cette vie de garnison, bien loin de l'objectif pour lequel elles étaient partis? Comment ont-elles subis les conditions locales? Comment se sont-elles comportées lorsque enfin, ironie du sort, l'ennemi tentera d'envahir l'île qui devait leur servir de point de départ ?